Accueil Les combats du 22 février 1915Le Petit Peintre de Morlaix Morlaix . Un dimanche. La musique militaire vient de donner son concert habituel sur la place Comic, et comme les instruments ont lancé leur dernier accord, la foule des auditeurs se disperse. La journée de repos s'achève. Encore un petit tour de promenade et bientôt chacun regagnera sa maison. Tout à coup, là-bas, vers le quai de Léon qui borde le bassin à flot et s'ouvre à un angle de la place, éclate une joyeuse fanfare. Ce sont les Boy-Scouts qui entrent en ville après être allés manœuvrer dans la campagne environnante. On les aime, ces petits gars aux jambes nues, dont l'ardeur juvénile met un temps d'animation dans les rues de la vieille cité bretonne. Aussitôt, on se précipite sur leur passage. Ils sont une trentaine qui défilent crânement, leur long bâton suspendu à l'épaule. Tout le monde les connaît et les désigne par leur nom. Mais c'est surtout leur « capitaine » qu'on regarde, un gaillard de quinze ans à l'allure décidée, qui s'avance en serre-file, le feutre en bataille et le visage énergique et sérieux, comme il convient à un chef. Pendant la semaine, il est apprenti chez un peintre en bâtiment où il travaille d'arrache-pied sous les ordres des « compagnons » qui lui apprennent son métier. Le dimanche, il troque sa blouse blanche contre l'uniforme kaki, et c'est lui qui commande aux autres. Il n'en tire d'ailleurs pas vanité, car il est modeste, et ses camarades lui obéissent de grand cœur parce qu'ils savent tous qu'il n'a dû son avancement qu'à son mérite. « Il a vraiment bon air, cet Yves Mével », dit-on. D'anciens officiers de la garnison qui, leur retraite prise, sont restés à Morlaix pour réchauffer leurs rhumatismes sur le parapet ensoleillé du Jarlot, hochent affirmativement la tête. « Dans cinq ans, assurent-ils, cela fera un fameux soldat, et si, à ce moment, il y a beaucoup de conscrits de sa trempe, dame, on pourra peut-être aller faire un petit tour de l'autre côté des Vosges. » Vous pensez à la Revanche, vieux braves, dont les plus âgés ont assisté à la défaite. Vous la voyez encore lointaine, et pourtant de graves événements que ni vous ni d'autres ne prévoient se préparent, car nous sommes aux derniers jours de juillet 1914. Encore une semaine, et un formidable coup de tonnerre grondera sur la France entière. Vous verrez les rues subitement réveillées vibrer d'enthousiasme, quand, au premier jour de la mobilisation, tous nos soldats, des fleurs aux canons de leurs fusils, partiront pour la frontière. Aussitôt, les hommes de la réserve, abandonnant les champs, l'atelier, le magasin, accourront de toutes parts, pour s'armer. Sur le viaduc, rouleront sans interruption les trains militaires dont les wagons, ornés de feuillage, regorgeront de troupes qui chanteront, à pleine voix, des hymnes patriotiques. Pendant ce temps, vos chers boy-scouts feront la police, garderont les postes d'octroi, surveilleront les mouvements du port et la circulation des voitures, car la plupart des agents et des « gabelous » seront mobilisés. Puis, les premiers convois de blessés commenceront à arriver. Il y aura un hôpital au lycée des jeunes filles avec, comme infirmières volontaires, des dames de la Croix- Rouge et, pour les aider, des civils que leur âge ou le mauvais état de leur santé tiendra éloignés du devoir militaire. Là encore, vous retrouverez les boy-scouts. Certains d'entre eux possédaient déjà, avant la guerre, le diplôme d'infirmier- ambulancier. Ils demanderont à être employés, Yves Mével en tête, et vous pensez bien qu'on ne refusera pas leurs services, car, hélas, les blessés seront nombreux et l'on n'aura pas trop de tous les dévouements. Savez-vous ce que vous verrez aussi? Une chose a laquelle vous ne vous attendiez certainement pas. « Dans cinq ans, aviez-vous dit, le « capitaine » Mével fera un fameux soldat. » Deux mois après le début des hostilités, il sera au front, en Champagne. Un jour de la fin de septembre, comme un détachement du 72e d'infanterie, dont le dépôt avait été transféré d'Amiens à Morlaix, s'embarquait pour rejoindre le régiment sur la ligne de feu, il réussit, grâce à son costume de boy-scout qu'il n'avait plus quitté depuis le début de la guerre, à pénétrer sur le quai de la gare où le public n'était pas admis. Au moment où le convoi s'ébranlait, il bondit dans un compartiment dont la portière n'était pas encore fermée. « Où vas-tu! s'exclamèrent les soldats stupéfaits. - Avec vous, pour tuer des Boches! » répliqua-t-il hardiment. Et comme, ma foi, on ne pouvait le jeter hors du train, qui d'ailleurs, à ce moment, passait sur le viaduc, on le garda. Cette idée, d'aller tuer des Boches était venue à Yves Mével depuis qu'il soignait des blessés à l'hôpital. Il y en avait parmi eux qui s'étaient battus un contre vingt à Mons, à Charleroi, à Guise. Bientôt étaient arrivés des héros de la Marne. Ils étaient de ces braves dont la volte-face inattendue, en pleine retraite, avait arrêté la marche insolente des Allemands sur Paris et changé la victoire qu'ils voyaient déjà leur sourire, en une épouvantable défaite. Le récit de leurs prouesses enfiévra l'esprit du petit boy-scout, et il jura de les imiter. Or, il était depuis déjà quatre semaines en face des Allemands, dans les tranchées de Saint-Thomas, à sept kilomètres en avant de Sainte-Menehould, et n'avait pas encore tiré un coup de fusil. C'est qu'on ne le lui avait pas permis. « Tu nous serviras de vaguemestre », avait dit l'officier qui l'avait découvert au milieu de ses soldats, lorsque le 72e était arrivé en Champagne. Encore heureux qu'on ne l'eût pas renvoyé à ses parents, entre deux gendarmes! Cependant il n'était pas satisfait. Ses fonctions, en effet, étaient toutes pacifiques, car le vaguemestre est le facteur du régiment. Ce n'est pas là, cependant, un métier de tout repos, pendant la guerre. Quand le vaguemestre s'en va chercher les lettres et les paquets à l'arrière, il ne court pas de grands dangers, mais lorsqu'il revient vers les premières lignes, les balles et les marmites ne l'épargnent pas plus que les autres. Certes, Yves Mével n'avait pas peur, mais risquer de recevoir des coups sans pouvoir les rendre, ce n'était pas son affaire. Il se consolait en pensant à la joie qu'il apportait dans les tranchées avec sa sacoche remplie de lettres du pays. Quand sa fine silhouette, toute blanche de la poussière de la route, apparaissait à l'entrée d'un boyau, des mains qui tremblaient d'impatience se tendaient vers lui. Les élus le remerciaient d'un bon sourire; et aux autres, à ceux qu'on avait oubliés cette fois, et qui montraient grise mine, il savait dire des paroles qui les réconfortaient. Bref, tout le monde l'aimait. Oui, mais il aurait préféré faire le coup de feu, lancer des grenades, comme les camarades. « Patience, murmurait-il, je suis venu ici pour tuer des Boches, j'en tuerai. » Ce jour arriva. Le général ayant appris qu'il y avait des boy-scouts parmi ses troupes - Yves Mével avait eu de nombreux imitateurs, à Morlaix même - ordonna, puisqu'il ne pouvait se débarrasser de ces « satanés gamins » qui, quoi qu'on fît pour les éloigner du front, trouvaient toujours moyen d'y revenir, qu'on les habillât en soldats. Il craignait que, s'ils tombaient entre les mains des Allemands, ils ne fussent traités comme des francs-tireurs et fusillés. Par suite de cette mesure, Yves Mével abandonna son costume de boy-scout et fut admis officiellement dans la 4e section de la 3e compagnie du 72e de ligne . Cette fois il était soldat pour de vrai. Allait-on maintenant l'empêcher de se battre? Personne n'y songeait et il fut de la fête, à Saint-Thomas d'abord, ensuite à Vienne- le-Château en Argonne, puis de nouveau en Champagne, où le 72e avait été renvoyé. Il était devenu de première force dans le lancement des grenades. Sa pelotte métallique à la main, il visait soigneusement. Un geste brusque, l'engin partait, s'allumait automatiquement en arrivant au bout de la ficelle attachée à son poignet et s'en allait éclater à quinze mètres de distance, abattant son homme à chaque coup. Il lui semblait qu'il jouait ainsi au jeu de massacre, avec les Boches comme pantins. Ce jour-là précisément, - c'était le 22 février 1915, - la partie promettait d'être chaude. Le 72e se trouvait devant les tranchées allemandes de Mesnil-les-Hurlus . Depuis le matin, notre artillerie, à laquelle les canons ennemis essayaient de répondre, tonnait sans relâche, préparant ainsi, par un « arrosage » méthodique des ouvrages allemands, l'attaque de l'infanterie. Celle-ci devait se déclancher à quatre heures de l'après-midi, mais les colonnes d'assaut n'avaient pas attendu ce moment pour se masser dans les tranchées de départ, qu'elles avaient gagnées en cheminant silencieusement à travers les boyaux de communication. L'heure s'avançait. La section à laquelle appartenait Yves Mével avait pris position en première ligne. Sur ce point, c'était l'adjudant Boulanger , un ami du boy-scout, qui commandait. « Préparez-vous, les gars », fit-il, après avoir jeté un coup d'œil sur sa montre- bracelet. Il y eut un brouhaha dans la tranchée; les hommes vérifièrent l'état de leurs armes et de leur harnachement et prirent leurs dernières dispositions pour l'escalade du talus. Yves s'était assuré que les six grenades qu'il devait lancer et qui étaient fixées à son ceinturon, se trouvaient à portée de sa main. Soudain, les canons se turent: il était quatre heures, exactement. Des roulements de sifflet qui se répétaient de loin en loin donnèrent le signal. En un clin d'œil nos troupes, surgissant du sol, bondirent hors de leur abri et s'élancèrent en avant au pas de course. Là-bas, les Allemands, terrés dans ce qui restait de leurs retranchements, dirigeaient sur les nôtres un feu nourri. La fusillade crépitait; les mitrailleuses, entrées en action, faisaient entendre leur terrible claquement. « En avant! » crie l'adjudant Boulanger. Un éclat d'obus lui emporte un bras et il tombe pour ne plus se relever. « En avant! » répète le vieux sergent Martin Des-Pallières ( 1), un autre ami d'Yves Mével, qui a pris le commandement de la section. La mitraille l'abat à son tour. Yves est encore indemne. Le voici à trente mètres de la tranchée allemande. Déjà il se prépare à lancer sa première grenade. Tout à coup il reçoit simultanément un choc au bras, à la jambe et à la tête. Il s'écroule. Son visage est inondé de sang. Son bras le fait horriblement souffrir; il sent qu'il va perdre connaissance. Alors, rassemblant ce qui lui reste de forces, il entonne la Marseillaise. Mais sa voix, qui faiblit peu à peu, expire sur ses lèvres, et il s'évanouit au moment où nos troupes, qui ont passé sur lui comme une avalanche, poussent des hourras de victoire.
Six mois plus tard, Yves Mével, qui avait survécu à ses blessures, fut décoré de la médaille militaire. La cérémonie eut lieu à Morlaix, où il était revenu pour achever sa convalescence, en présence des troupes de la garnison rassemblées sur la place Cornic.Toute la ville était là. Déjà le jeune héros avait reçu une première récompense, et l'on se montrait la tache sombre que faisait la Croix de guerre sur l'écharpe blanche dans laquelle reposait son bras gauche. Mais pourquoi un air de tristesse assombrissait-il son visage; pourquoi, tandis que le commandant d'armes épin-glait sur sa tunique le glorieux ruban jaune, insigne révéré du courage militaire, et que les cris répétés de « Vive Mével ! Vive la France ! » s'échappaient de toutes les poitrines, pourquoi une grosse ride soucieuse barrait-elle son front encore pâli par les souffrances passées? C'est que, pour lui, la guerre était finie. Son bras guérirait peut-être; hélas! un de ses yeux était à jamais perdu. Comprenez-vous maintenant? Les Allemands souillaient encore le sol de la France; il n'avait pas seize ans,... et il ne pourrait plus se battre! Yves, le Breton Les habitants de Morlaix (Finistère), la cité bretonne aux venelles pittoresques, ont assisté au mois d'août à une cérémonie touchante: la remise de la médaille militaire à un jeune Breton: Yves Mevel. Au début des hostilités, il avait seize ans, il s'était attaché en qualité de boy-scout à un bataillon du 72e d'infanterie avec lequel il était parti au front. Brave à l'excès et têtu comme un vrai Breton, on le voyait aux endroits les plus périlleux, se moquant de l'indigeste ferraille qui cinglait en pluie tout autour de lui, voulant quand même aller de l'avant... il y allait hardiment, lorsqu'il fut dangereusement touché. Six balles l'atteignirent dont l'une lui creva l'œil droit. Cela ne suffit point à l'abattre et malgré d'atroces douleurs, voulant soutenir l'entrain de ses camarades, il eut le courage d'entonner la Marseillaise. Yves fut soigné dans un hôpital de Paris. Je vous donne à penser par quels applaudissements, avec quel enthousiasme, notre héros fut accueilli par une foule compacte lorsqu'il apparut sur le front des troupes de la garnison, massées sur la place de Morlaix, et quels hourras furent poussés lorsque le commandant d'armes, chef de bataillon Lague (commandant le dépot du 72e RI à Morlaix) , accrocha, ému, la médaille au ruban jaune, sur la poitrine du vaillant petit Breton.
( 1 ) le sergent Emile Martin Des Pallières natif de l'île de St Martin en Guadeloupe fut tué lors des combats à Mesnils les Hurlus le 23 février 1915 .