AccueilVoici l'intégralité d'un courrier posté depuis la caserne Guichen à Morlaix (dépôt du 72e et 272e RI). Ce courrier a été écrit par le sergent fourrier Victor Marino 32e Cie 72e RI , et est adressé à Maître Gastaldi Notaire à Paris IXe Arr. Le Sergent Fourrier Victor Marino était au 3e Bataillon 12e Cie >>> Sortie le 11 janvier 1915 de l'Ambulance n°3 du 2e CA à Chaudefontaine (Argonne) après avoir été blessé le 31 décembre 1914 au cours des combats au Bois de la Gruerie Ce courrier a la particularité de nous apporter des détails sur la vie au dépôt bien loin de la misère du front. Rappel du contexte historique du 72e RI, à la date du 19 juin 1915 le régiment se bat en forêt d'Argonne mais viens de subir quelques mois auparavant de lourdes pertes suite aux combats livrés aux Eparges en Avril Mai 1915, une vague de renforts vient compléter les pertes du régiment ...
(*) Victor Marino sera versé en juin 1915 dans la 16e compagnie du 272e RI, dans une autre correspondance datée du 21 juillet 1915 il livre son témoignage sur les combats de son régiment à la tranchée de Calonne.
Correspondance du sergent fourrier Victor Marino 72e RI
Extrait : " Morlaix, le 19 juin 1915 . Mon cher Maître, je suis toujours à Morlaix où j'attends mon départ assez prochain pour le front. Ici les renforts se succèdent de semaine en semaine sans interruption pour différents corps. Des circulaires ministérielles ont ordonné à chaque dépôt de troupes d'avoir à renforcer non seulement leur régiment mais aussi certains régiments qui leur sont désigné; cela en raison de certains dépôts qui ne peuvent arriver maintenant à combler immédiatement (souligné dans le texte) les vides occasionné, concernant leur régiment au front. Exemple concernant le 72e il a fallut dernièrement 1200 hommes de renfort pour le régiment, comme le dépôt est loin de les posséder, ce dépôt a envoyé 300 hommes, d'autres dépôts sont chargés de parfaire le chiffre de 1200 demandes et tout arrive en même temps au front pour reconstituer le régiment. D'autres dépôts en envoient plus que nous, car leur régiment au front se trouve moins exposé. Nous avons envoyé des hommes du 72e depuis mon arrivée un peu partout, à savoir: 300h pour former le 402e de marche, en renforts: pour le 174e RI, le 128e RI, le 272e RI, le 72e RI, pour les zouaves, les chasseurs à pied, d'autres doivent partir pour le 67e RI. Hier 320 hommes pour tenir le fameux 17e méridonial qui parait il a laché aux environs d'Arras. Ce régiment n'a qu'à bien se tenir car ils ne sont pas parti contents hier. Il est aussi question de former un bataillon de marche qui sera le 500e. je ne sais à quel régiment je serai envoyé (*) je suis sur le qui vive. Ici la vie de dépôt est relativement cher pour le sous officier qui ne touche que 0,72c par jour. les locaux n'étant pas fameux, les sous officiers sont autorisés à coucher en ville à leur frais, le mess nous coute 0,70c par jour pour améliorer l'ordinaire sans compter la boisson, le café ce qui nous oblige à dépenser 3f par jour au minimum sans extra, y compris la chambre. La vie au dépôt est certes plus agréable qu'au front, il n'y a pas de risque à courir mais elle devient chère, aussi mon cher Maître j'ose vous demander par la présente de m'adresser quelque argent que je me ferai un vif plaisir de vous rembourser quand cette maudite guerre sera finie, car je garde l'espoir de revenir et revoir ce brave Monsieur Henri dont j'aurais voulu le rejoindre au front et me battre côte à côte de nouveau. Je vous prie de vouloir bien m'excuser mon cher Maître de la liberté que je prends de vous demander ce service et vous prie de présenter mes profonds respects à Madame et Mademoiselle Gastaldi. Bien le bonjour à tous mes camarades de l'étude et agréez mon cher Maître et honoré patron l'assurance de mon entier dévouement . Signé: Marino.
Lieutenant Henri Félix Gastaldi (1885 - 1915) 72e RI
La capote d'officier du Lt Gastaldi immaculée de la boue des Eparges. Musée des Invalides Paris.
Source des informations: correspondances de Victor Marino (collection privée) photo Laurent Soyer. Livre d'or Lycée Louis Legrand Paris
Concernant Maître Gastaldi Notaire , cet homme n'est autre que le Lt Gastaldi Henri Félix 72e RI blessé au cours des combats aux Eparges le 28 avril 1915 et mort de ses blessures (dans un hopital allemand à Vigneulles) . Sa capote d'officier est exposée dans une vitrine du musée des Invalides à Paris, elle porte toujours 100ans après la "fameuse" boue des Eparges. Sa fiche matricule nous donne précisément son adresse : au 28 juin 1907 il habitait au n°5 de la rue Drouot Paris IXe Arr.
Mon enquête m'entraine à la recherche de ce " Maitre Gastaldi " à Paris. Plusieurs indices dans le courrier m'indiquent qu'il a combattu avec Victor Marino quelques mois auparavant, en consultant les effectifs du 72e RI fin 1914 je note un certain Lieutenant Henri Félix Gastaldi blessé au cours des combats en Argonne fin décembre 1914... Victor Marino et le Lt Gastaldi ont donc été blessé le même jour et appartenaient donc à la même compagnie. Lorsque Victor Marino écrit son courrier à la date du 19 juin 1915, il ne sait pas que son officier a été tué aux Eparges et le crois toujours en convalescence sur Paris.