Page 1 Accueil Page 2 Page 2 Les combats de VirtonAprès la première guerre mondiale Henry Legrand consignera ses souvenirs de guerre sur papier, ses témoignages remarquablement illustrés par de nombreux détails d'une grande précision serviront à l'écriture du livre " Les combats de Maurupt et Pargny sur Saulx " écrit par le Général Toulorge en 1925. Il détaille jour après jour, les mouvements du régiment (le 72e RI) et les jours de combats non sans oublier de citer, à de nombreuses reprises, les camarades de sa compagnie. Rares sont les témoignages des premiers jours de guerre en août 1914, Henry Legrand a eu la chance de survivre aux premieres semaines des combats extrêmement meurtriers. Son témoignage est donc précieux pour tous ceux qui veulent connaitre la vie d'un soldat et l'intensité des combats en août 1914. Le témoignage qui suit commence le 22 août 1914 quelques jours après le départ du 72e RI d'Amiens. Le régiment se rapproche du secteur de Sommethonne , Villers la Loue à l'ouest de Virton où les régiments Français ont engagé le combat.
22 août 1914 " Enfin on donne le signal du départ; à coups de serpe, nous nous faisons un passage à travers les haies, et nous atteignons le village belge de Sommethonne . Les habitants nous font un accueil enthousiaste et les Allemands ne sont pas aimés dans ce pays. Combien de fois nous a-t-on répété de cogner dessus et de ne pas les manquer! Les femmes étaient les plus énergiques. Des infirmières circulent avec le brassard de la Croix-Rouge. Plus loin, deux hommes sont en train de dépecer un cochon pendu par les pieds; naturellement, des acclamations nourries éclatent en l'honneur de Guillaume; c'est, pensons-nous, le traitement qui lui est réservé après la guerre. Maintenant c'est un étroit sentier qui monte entre deux haies; le jour baisse et la voix du canon s'est tue. Par exemple, la fusillade s'entend maintenant distinctement. C'est un long défilé de blessés sur leurs brancards. Les majors essaient de nous rassurer les blessures ne sont pas dangereuses, disent-ils. Quelques unités de première ligne viennent d'être relevées et nous les croisons; personne n'a l'air gai. Nous arrivons près d'une ferme (1) , et l'ennemi est signalé à cinq cent mètres", Diable ! En avant de nous se trouve une crête (2) ; il faut l'occuper avant lui. On déballe ses paquets de cartouches en silence; certains, pour essayer de le prendre à la blague, reprenaient la scie « Crois-tu qu'on aura la guerre ? .. », mais la plupart étaient sérieux; on se promettait bien de loger quelques balles dans la peau des Allemands avant qu'ils aient pu en faire autant de leur côté. Tout le monde était dans d'excellentes dispositions d'esprit; je me souviens encore de la phrase prononcée par le sous-lieutenant Regnault qui commandait notre section, avant de nous faire avancer « Si je tombe, il y a les sergents; si les sergents sont tués, il y a les caporaux; après les caporaux les première classe, ensuite les autres, et toujours en avant! » (1) La Ferme du Hayon par un chemin creux 2kms au nord de Sommethonne (2) la crête en haut du chemin au nord de la Ferme du Hayon (vue sur Meix devant Virton ).
Photos Copyright © Laurent Soyer
Henry Legrand est né à Péronne (80) le 2 mai 1890. Soldat de 2e classe au 72e RI, il gravira les échelons en ayant un fidèle soutien des officiers qui l'ont encadré, il finira avec le grade de Sous Lieutenant en novembre 1918. Les officiers parlent de lui comme un soldat " très dévoué à la tache, énergique et d'un sang froid remarquable au feu" ( extrait de son registre matricule militaire). Henry Legrand sera blessé à deux reprises: une blessure à la cuisse gauche au cours des combats en Argonne le 23 septembre 1914 puis une blessure à la jambe droite au cours des combats de la côte 304 près de Verdun le 30 août 1917 alors qu'il était passé au 272e RI. il obtiendra 4 citations : Une à l'ordre de la 5e Brigade en novembre 1916, à l'ordre de la 5e brigade en août 1917, à l'ordre du 272e RI en juillet 1918 puis à l'ordre du 9e Corps d'Armée en août 1918. En août 1918 Henry Legrand sera détaché à l'Armée d'Orient. Henry Legrand est décoré de la Croix de Guerre avec étoile de Vermeil, 3 étoiles de bronze et est promu Chevalier de la Légion d'Honneur le 16 juin 1920.
" Les éclaireurs à ce moment nous préviennent que l'ennemi n'avance plus, et même qu'il a dû se retirer fort en arrière de la crête. Nous croisons de nombreuses familles belges, en larmes pour la plupart, qui se hâtent vers nos lignes sans avoir pu rien emporter de chez eux. «Nos villages sont en feu! », disent-ils en nous montrant l'horizon rouge que la nui t tombante accentue encore. Et arrivés sur la crête, nous distinguons nettement les foyers de cette gigantesque et lugubre illumination. Virton et les communes environnantes, Ethe , Meix , Saint-Mard , Gomery sont la proie des flammes, et bien d'autres villages dont on n'aperçoit que la réverbération derrière l'horizon lointain. Comme on voudrait maintenant venger ces populations chassées par l'envahisseur! Mais on ne peut songer à poursuivre les Allemands la nuit. On couche sur place en occupant la crête et les petits bois dont elle est couverte. Je suis chargé d'établir avec quelques hommes un poste d'écoute à l'entrée d'une clairière. De cette façon la compagnie, restée à 300 mètres en arrière, pourra dormir à peu près tranquille. Je m'installe à l'angle d'un petit bois de sapin, prévenu au préalable que je n'avais personne devant moi, excepté peut-être des Allemands ."
Chemin creux emprunté par Henry Legrand et les hommes de son bataillon le 22 août 1914. La Ferme du Hayon se situe au bout de ce chemin 2 kms au Nord de Sommethonne .
Temoignage du caporal Henri Legrand 8e Cie 2e Bataillon au 72e RI.
3e Division (général Regnault) Unité Commandant Régiments 5e brigade Deffontaines 72e (Amiens / Toulorge) 128e R.I. (Abbeville / Lorillard) 6e Brigade Caré 51e R.I. (Beauvais / Leroux) 87eR.I. (Saint-Quentin / Rauscher) 19e régiment de chasseurs à cheval La Fère) (un escadron) 17e R.A.C. (La Fère) 7e brigade Lejaille 91e R.I. (Mézières / Blondin) 147e R.I. (Sedan / Rémond) 87e brigade Cordonnier 120e R.I. (Péronne, Stenay) 9e bataillon de chasseurs à pied (Lille, Longuyon) 18e bataillons de chasseurs à pied (Amiens, Longuyon) 19e régiment de chasseurs à cheval (La Fère) 42e R.A.C. (Stenay, La Fère)
" Une nuit passée dans ces conditions n'est certes pas gaie. Devant moi s'ouvrait une clairière, large de trente mètres; au delà, c'était l'inconnu et le silence; il s'agissait d'ouvrir l'œil et surtout l'oreille. On en tendait de temps en temps des bruits d'effondrements dans les villages incendiés, parfois l'aboiement lugubre d'un renard; la fusillade par instant crépitait à quelques kilomètres sur la droite. Souvent aussi les sentinelles croyaient entendre marcher à cinquante mètres d'elles, dans le taillis; je prêtai moi même l'oreille plusieurs fois, et je n'entendis rien. Pourtant je finis par distinguer un froissement de branches suivi d'un bruit de pas qui cessa presque aussitôt. Sans doute une patrouille allemande s'avançait vers nous; il fallait être sur ses gardes. En un clin d'œil, les fusils sont mis en joue. Le bruit de pas se renouvelle, paraissant tantôt près, tantôt plus éloigné; en tout cas quelqu'un marche dans le bois de l'autre côté de la clairière. Mais bientôt, je reconnais le bruit caractéristique de la baïonnette française dont le fourreau frappe un arbre. Plus de doute; ce sont des Français; nous n'avons eu qu'un moment d'alerte motivé par les émotions de la veille, le silence de la nuit,l'isolement dans une clairière près de l'ennemi où on nous avait affirmé qu'il n'y avait personne devant nous. Tout cela faisait peser sur la situation un certain mystère et une certaine terreur. J'ai su le lendemain qu'un petit poste analogue au mien avait été placé devant moi par une compagnie voisine. Ce fut avec quelques rondes le seul événement de la nuit. Il montre bien que la nuit, on est sujet à avoir peur, que deux hommes au lieu d'un sont nécessaires pour le service de sentinelle, et qu'il faut attendre pour tirer de bien savoir sur quoi on tire ."