Accueil Maurupt 1914S/Lt Jean Regnault auteur de la lettre témoignage sur les circonstances des actes militaires du Capitaine Mordant
" Morlaix 8 Décembre 1914 Madame, Le 2 Août 1914, je fus, en sortant de l'Ecole de St Cyr, affecté à la 8e Compagnie du 72e, commandée alors par le Capitaine Mordant. J'ai trouvé en lui un chef extrêmement bienveillant et, bien vite, j'eus pour lui une sincère affection. Lors de notre premier combat, le 23 Août, à Meix, devant Virton, j'admirais le calme et la clairvoyance avec lesquels le Capitaine dirigeait la Compagnie. Plus tard, le 28 Août, à Cesse, près de Stenay, la Compagnie fut lancée dans un véritable enfer. Le Capitaine, impassible sous le sifflement des balles, veillait à tout, surveillait tout et, malgré les objurgations de ses lieutenants, refusait de se coucher. A un moment donné, sous une rafale plus violente des mitrailleuses, je réussis à le forcer à s'abriter. Peine perdue, au bout de quelques instants le Capitaine se relevait et méprisant le danger, continuait à donner ses ordres ! Plus tard, dans les heures douloureuses de la retraite, j'ai appris à le connaître mieux encore et à l'admirer davantage. Redonnant confiance aux découragés, exhortant les fatigués à donner un effort, il maintenait la discipline de la Compagnie et continuait à tenir en main ses 250 hommes. La fatigue physique n'avait aucune prise sur lui. Le manque de sommeil, la soif, la chaleur étaient impuissants contre sa farouche énergie. Dur pour lui-même et bon pour les autres, tel était le Capitaine Mordant. Je me souviens d'un jour où nous avions quelques heures de repos. Brisés de fatigue (nous n'avions pas dormi depuis deux nuits) nous nous endormons côte à côte, au bord d'un talus. J'avais à surveiller ce jour-là une distribution de vivres : le Capitaine, réveillé avant moi, me laisse dormir, empêche le sergent de me réveiller...et surveille la distribution à ma place !! Je ne l'ai vu qu'une fois céder à la fatigue. Après le passage de la Meuse, il s'est endormi en me parlant, nous avions marché 23 h. avec 3 heures de sommeil seulement ! Plus tard, à Buzancy, nous sommes restés 25 h. sans boire, sous le soleil d'Août ! Le Capitaine, le soir de la bataille, me fit appeler pour partager son dîner. Aussi tranquillement que si la soif ne nous torturait pas, il partageait un poulet avec moi et me disait :"Mais si, Regnault, il faut manger. Il faut vous soutenir, sans cela la soif vous abattra." Et comme je refusais encore, ne pouvant avaler une seule bouchée, il se mettait à rire. "Souvenez-vous que l'homme de guerre mange quand il peut, dort quand il peut et se bat tant qu' il peut." Et tout en plaisantant de son bon rire qui remontait les courages, il continuait son repas. "
Incorporé au sein du 72e RI, le Capitaine Maurice Mordant aura le commandemant de la 8e Cie du 2e Bataillon. Il participe à toute la campagne de Belgique où il s'illustre déjà par son courage et sa tenacité auprès des hommes de son bataillon comme en témoigne le S/Lt Regnault (72e RI) dans un courrier adressé à la famille Mordant :
Position où le Capitaine Mordant fut mortellement blessé
Par décision du conseil municipale du 22 décembre 2000, la rue du lotissement Simonet est baptisée rue du Capitaine Mordant. à Pargny sur Saulx en 2004.
Le 6 septembre 1914, après la retraite de Belgique, le 72e RI est en première position derrière la canal de La Saux, secteur Maurupt, Etrepy, Le Buisson et Maurupt. Les bataillons du 72e RI subissent les assauts de l'ennemi qui tentent de franchir les ponts et les barrages dressés sur leur passage. Le 7 septembre le village de Pargny sur Saulx est infiltré par les troupes Allemandes du 87e IR, la situation devient critique et l'état major du 72e RI envoie à 17h45 l'odre aux 2e et 8e Cie de se porter à la hauteur de Pargny sur Saulx. Le Capitaine Mordant part à 18h en tête de sa compagnie (8e) direction Pargny puis s'arrête derrière la villa Simonet (voir plan) où se rejoignent succéssivement la 4e section (S/Lt Regnault) puis la 1ère (De Vanssay) et la 2e section (Denis). Après quelques échanges de tirs, les quelques maisons occupées par l'ennemi aux abords de la ligne de chemin de fer sont dégagées; sur place un renfort du 128e RI vient étoffer la ligne de défense. A 19h30, le Capitaine Mordant lance son attaque avec les hommes de la 8e Cie. C'est alors un combat de rue qui s'engage, chaque maison devient un fortin qu'il faut à tout prix déloger de l'ennemi. Une vive fusillade s'engage dans les rues de Pargny: rue Arthur Hennequin, rue de l'Ajot ainsi que le secteur de la gare de Pargny. C'est à coup de baionnettes que les sections de la 8e Cie achèvent les derniers résistants. Malgré les efforts entrepris la 8e Cie ne peut repousser les allemands retranchés derrière des nids de mitrailleuses au coin de chaque rue. En fin de journée, les hommes sont repoussés sur leur base de départ: la ligne de chemin de fer de Pargny ainsi que le secteur de la gare.
Maurice Ernest Mordant est né le 18 février 1874 à Fressines dans les Deux Sèvres. Fils du pasteur Ernest Mordant et de Blanche Eléonord Poullard. Le 15 novembre 1902 il épouse à Luneray Elisabeth Cecile Ouvry . Maurice Mordant a eu 7 enfants et a connu la mort de sa fille ainée. Son plus jeune fils n'avait qu'un an lorsque son père est mort. Aujourd'hui tous ses fils sont décédés: Jaqueline (1903-1904) Pierre (1905-1981) Emile (1906-1991) René (1908-2000) Albert (1909 - 1919) Louis (1912-2004) et Charles (1913-2005). Le 16 novembre 1895, il est soldat 2e classe au 108e RI, très vite il gagne du grade est devient caporal le 11 juin 1896, sergent le 11 décembre 1896, sergent fourrier le 12 aout 1897 puis sergent chef le 28 décembre 1897. Le 12 mars 1899, Maurice Mordant entre à l'école militaire de Saint Maixent en tant qu'élève officier, il en sort second de sa promotion sur 307. Il prend le grade de Sous Lieutenant au 4e Zouaves le 1er avril 1900 puis Lieutenant le 1er avril 1902. Le 10 octobre 1913 il est promu Capitaine au 72e RI. Maurice Mordant a participé aux campagnes de Tunisie du 2 avril 1900 au 9 novembre 1904 et contre l'Allemagne du 2 aout 1914 au 8 septembre 1914 date de son décés dans les combats de Pargny Sur Saulx.
Aves l'aimable autorisation de Mr Frederic Genty (arrière petit fils du Capitaine Mordant) qui a conservé précieusement l'ensemble des documents rendant hommage à son arrière grand père mort au combat.
Le S/Lt Regnault donne dans sa lettre une situation précise des évènements du 8 septembre 1914 : " La situation se précisait critique : des forces ennemies considérables occupaient la plus grande partie du village et le débordaient par la droite, une de nos sections était déjà fusillée à courte distance. Je me portai rapidement auprès du Capitaine qui me donna vivement ses ordres : attaquer à travers de grands jardins, charger l'ennemi avec vigueur et faire illusion sur notre petit nombre. Lui-même se réservait d'attaquer avec 2 sections par la grande rue. Nous étions auprès de la tuilerie de Pargny qui flambait. Il faisait nuit. Le Capitaine, un fusil à la main, donnait ses ordres, toujours aussi calme. Au moment où, à la tête de ma section, je pénétrais dans les jardins, le Capitaine me cria :"Et surtout Regnault, faites attention à vous."Il n'y a pas de danger lui ai-je répondu."et ce sont les dernières paroles que nous avons échangées. Pauvre Capitaine, il pensait au danger pour les autres, mais pour lui, il n'y pensait pas ! La Compagnie, bien lançée par son Capitaine, fit merveille. Nous avions devant nous 3 ou 4 compagnies allemandes que nous forçâmes d'abord à reculer en leur infligeant des pertes cruelles ! A minuit nous avions repris la moitié du village. Mais à bout de souffle, fusillés de tous côtés, nous ne pouvions plus avancer. Je fis alors prévenir le Capitaine que j'étais blessé depuis deux heures et que je ne pouvais continuer plus longtemps. Toute la nuit encore, la Compagnie tint sur les positions que nous avions conquises. En vain en m'en allant, j'avais supplié nos chefs de nous envoyer du renfort; en vain, un camarade de la 7e compagnie faisait aussi connaître la position critique dans laquelle se trouvait la 8e, personne ne vint. Il n'y avait plus de renfort disponible, il fallait tenir jusqu'au bout. La Compagnie Mordant sut se montrer à la hauteur de la tâche qui lui incombait. Le Capitaine avait passé la nuit près du passage à niveau de Pargny. Au petit jour, les allemands débordant notre droite, amenaient des mitrailleuses à moins de 200 m. et fauchaient en quelques secondes la section Boucher dont le lieutenant fut tué et dont il ne réchappa que 9 hommes. Le Capitaine prévenu de ce désastre répondit à l'homme qui le lui annonçait " Si les mitrailleuses vous gênent, il faut les prendre." Puis, malgré les supplications des hommes qui étaient près de lui, il se porte sur la droite de notre ligne. Là, il s'aperçut de la gravité de la situation et dut revenir jusqu'à l'usine où je l'avais quitté la veille. Ralliant les survivants de la section Boucher et les quelques hommes qui restaient de la sienne, il organise une seconde ligne de résistance; mais déjà l'ennemi nous entourait de tous côtés. La gauche de notre ligne n'éxistait plus. La droite, que notre Capitaine venait de ralier, était en un clin d'oeil détruite sous les rafales allemandes et sous l'attaque d'un bataillon ! Le Capitaine a du vivre quelques minutes affreuses, sentant sa Compagnie anéantie, voyant ses officiers, ses soldats qu'il aimait, tomber les uns après les autres. Au passage à niveau de Pargny, quelques hommes tenaient encore et tiraient à toute vitesse sur les masses ennemies qui nous attaquaient. Le Capitaine voulut regagner le passage à niveau et sans doute, avec ses hommes, rallier quelques isolés et tenter un dernier effort. En traversant la rue que balayaient les balles allemandes, il est tombé frappé à la tête. Un sergent, Burguet , de St Ouen, s'élança pour le secourir et tomba mortellement frappé sur le corps de son chef. Les derniers soldats qui étaient là, fantassins du 72e et du 128e, voulurent le secourir et tous tombèrent mortellement frappés ! Il restait encore deux hommes, les soldats Moteau et Moreau . Moteau, lui aussi, voulut sauver son chef qu'il aimait et, comme ses camarades, tomba victime de son dévouement. Moreau, blessé à son tour, réussit à s'échapper de cet enfer et vint porter au commandant du régiment, la nouvelle que la 3e compagnie n'existait plus. C'est lui qui m'a raconté les derniers moments du Capitaine et tous les deux, nous avons pleuré comme des enfants. Trois officiers, 240 hommes avaient attaqué Pargny...il en réchappa 12 soldats . Comme son chef, la 8e Compagnie était tombée au champ d'honneur ! " (En arrière plan une vue aérienne de Pargny sur Saulx)